::+:: Babylone, joyau de l'Ancien monde

Dirigée par Hammourabi, restaurée par Nabuchodonosor, conquise par Cyrus, cette ville au cœur de la Mésopotamie était à la fois désirée et dépréciée à l'aube de l'histoire.

Babylone était célèbre pour ses jardins suspendus, qui, selon certaines sources, se trouvaient en fait dans la capitale assyrienne, Ninive. PHOTOGRAPHIE DE WERNER FORMAN, GTRES

La Mésopotamie, « la terre entre deux rivières », a été le berceau de plusieurs des grandes villes de l'Ancien monde. La splendide ville de Babylone, située entre les eaux de l'Euphrate et du Tigre, à une soixantaine de kilomètres au sud de Bagdad, était l'une d'entre elles. Contrairement aux nombreuses villes qui tombèrent et disparurent, Babylone renaquit de ses cendres maintes et maintes fois, alors même que de nouveaux conquérants avides de pouvoir l'envahissaient. La Babylone a toujours été hautement désirée et perçue comme une ville à prendre.

Babylone a influencé la construction de la culture judéo-chrétienne pendant des siècles. Les livres de l'Ancien Testament racontent l'exil des Juifs à Babylone à la suite du sac de Jérusalem. Dans le Nouveau Testament, la ville était devenue un symbole d'importance : elle était la corruption faite cité, corollaire de Nouvelle Jérusalem, pure et divine.

Au-delà de la tradition biblique, Babylone a intrigué les écrivains grecs et romains, qui l'ont affublée d'intrigues et de légendes en tous genres. L'historien grec Hérodote a disserté plusieurs fois au sujet de Babylone au cinquième siècle avant J.-C. Un certain nombre d'incohérences dans son récit ont conduit de nombreux érudits à croire qu'il n'y avait jamais voyagé et que son texte se rapprochait davantage de ouï-dire que des faits historiques. Les contes populaires des structures fantastiques de Babylone, comme la tour de Babel et les jardins suspendus, peuvent également être sources de confusion.

Pour les historiens et les archéologues, Babylone est un véritable lieu d'Histoire, coeur de la vibrante culture mésopotamienne qui a dominé la région pendant tant de siècles.


Cette miniature du 8e siècle, réalisée par le moine espagnol Beatus de Liébana, représente l'histoire biblique du roi babylonien Nabuchodonosor II, condamné par Dieu à manger de l'herbe.
PHOTOGRAPHIE DE GRANGER COLLECTION/AGE FOTOSTOCK

LA CITÉ DES CITÉS

Le site de Babylone a été identifié pour la première fois dans les années 1800 dans l'Irak actuel. Des fouilles ultérieures, entreprises par l'archéologue allemand Robert Koldewey à la fin du 19e et au début du 20e siècle, ont permis d'établir que la ville avait été construite et reconstruite à plusieurs reprises, notamment par le roi Nabuchodonosor II (605-561 av. J.-C.). Les découvertes de Koldewey ont révélé un ancien lieu de culte et de pouvoir politique. Ces fouilles ont mis au jour l'un des plus beaux monuments babyloniens construits par Nabuchodonosor II : l'éblouissante porte bleue d'Ishtar, reconstituée et exposée au Musée de Pergame à Berlin.

Babylone est apparue à la fin de l'âge du bronze, au début du deuxième millénaire avant J.-C., au moment où les Amorites l'occupaient. Une série de puissants rois amorites - dont le roi Hammourabi, célèbre pour avoir compilé le premier code juridique du monde - permit à Babylone d'éclipser la capitale sumérienne, Ur, et de devenir la ville la plus puissante de la région. Bien que Babylone ait décliné après la mort de Hammourabi, son importance en tant que capitale de la Mésopotamie méridionale, désignée dès lors par le nom de Babylonie, a persisté pendant des millénaires.


Saddam Hussein a "reconstruit" en 1980 le palais de Nabuchodonosor II sur les ruines de Babylone, près de Bagdad. Comme beaucoup avant lui, Hussein l'a façonné à son image, avec peu de considération pour les faits historiques.- PHOTOGRAPHIE DE GIOVANNI MEREGHETTI, AGE FOTOSTOCK

Pendant le reste du deuxième millénaire avant notre ère, Babylone fut le sujet de luttes constantes. Il fut successivement occupé par les Hittites et les Kassites ; plus tard les tribus chaldéennes disputèrent l'occupation de la ville aux Araméens de Syrie. En 1000 av. J.-C., les Assyriens, qui avaient établi un puissant empire dans le nord de la Mésopotamie, ont pris le dessus. Mais même pendant les périodes de domination stables, Babylone passait d'une domination à une autre. Étant donné cette avidité de conquête constante - Cyrus le Grand au VIe siècle avant J.-C. et Alexandre le Grand 200 ans plus tard - il est peut-être plus utile de voir la ville non pas comme une Babylone unique et singulière, mais comme plusieurs Babylones, résultats de traditions mêlées et forgées sur des milliers d'années.

Les Babyloniens eux-mêmes étaient très conscients de cet état de fait. Nabonide, l'un des successeurs de Nabuchodonosor, est maintenant connu des historiens modernes comme « le roi archéologue ». Homme savant, il a restauré les anciennes traditions architecturales et culturelles de la région, notamment celles de l'empire akkadien qui dominait la Mésopotamie au IIIe millénaire avant notre ère. Une période qui, du point de vue de sa propre époque, paraissait déjà bien lointaine.

Babylone a connu son apogée sous Nabuchodonosor II, qui a renforcé les fortifications de la ville et édifié des monuments qu'il voulait éblouissants de splendeur. 
1. Porte d'Ishtar : L'entrée principale de la ville était ornée de briques bleues et de créatures appelées mushussu, un dragon akkadien dont le corps était fait d'autres animaux. 
2. Chemin processionnel : Cette route conduisait des palais aux temples. 
3. Etemenanki : Complété par Nabuchodonosor II, cette ziggourat était consacrée à Marduk. 
4. Esagila : la divinité principale de Babylone Marduk, sa femme Zarpanitu et son fils Nabu étaient tous adorés dans ce complexe sacré.
PHOTOGRAPHIE DE ANTONIO M. GARCÍA DEL RÍO 

L'ÂGE D'OR BABYLONIEN

Babylone connut son apogée aux VIIe et VIe siècles avant J.-C.. Elle était alors considérée comme la plus grande ville du monde. Une nouvelle dynastie fondée par les Chaldéens avait arraché le contrôle de la ville aux Assyriens au début des années 600 avant J.-C. Le deuxième souverain de la ligne chaldéenne se distingua quant à lui par sa cruauté et son goût de l'opulence : Nabuchodonosor II, le roi qui saccagea Jérusalem et envoya les Juifs captifs à la capitale de son nouvel empire régional.

Militaire couronné de succès, Nabuchodonosor a utilisé la richesse accumulée lors de pillages pour reconstruire et sublimer Babylone. Il a complété et renforcé les défenses de la ville, creusant notamment un fossé et édifiant de nouveaux murs comme autant de remparts pour protéger la cité. Les projets d'embellissement ont également vu le jour. La grande voie processionnelle a été pavée de pierres calcaires, les temples ont été rénovés et reconstruits, et la glorieuse porte d'Ishtar a été érigée. Faite de briques bleu cobalt émaillées et ornée de taureaux et de dragons, la porte de la ville porte une inscription, attribuée à Nabuchodonosor, qui dit: « J'ai placé des taureaux sauvages et des dragons féroces sur les portes et leur ai donné une luxuriante splendeur pour que tous ceux qui s'y arrêtent puissent les regarder et rester émerveillés. »




Cette stèle de Babylone datant du neuvième siècle
est dédiée à un prêtre de Marduk par son fils.
Elle est exposée au British Museum, à Londres.

PHOTOGRAPHIE DE ERICH LESSING, ALBUM
Les citoyens babyloniens considéraient leur ville comme un paradis - le centre du monde et le symbole de l'harmonie cosmique qui avait vu le jour lorsque sa divinité suprême, le dieu Mardouk, avait vaincu les forces du Mal. La propagation du culte de Marduk à travers la Mésopotamie faisait preuve du prestige de Babylone. Aucune autre ville antique n'était si désirée et redoutée, si admirée et dénigrée.

Mais selon la tradition hébraïque, Nabuchodonosor était un tyran et Babylone un lieu de supplices et de tourments. Le roi avait conquis Jérusalem au début du 6e siècle avant J.-C. et forcé les Hébreux à l'exil, à Babylone. La Bible dit qu'il a également volé des objets sacrés du temple juif et les a rapportés à Babylone pour les placer dans le temple de Marduk.

Pour punir ce sacrilège, la Bible raconte dans le Livre de Daniel comment est tombée la lignée de Nabuchodonosor. Selon l'Ancien Testament, le roi Balthazar, son successeur, organisa un festin servi sur des vases sacrés, pillés à Jérusalem. Pendant les festivités, une main fantomatique apparut, et des lettres étranges furent tracées sur le mur, formant les mystérieux mots : Mene, Mene, Tekel, Upharsin. Daniel, exilé, fut appelé par le roi terrifié pour interpréter les écritures apparues sur le mur. Daniel lit ainsi : « Dieu a compté les jours de ton royaume ... [il] sera donné aux Mèdes et aux Perses ».

La prédiction de Daniel s'est réalisée : en 539 av. J.-C., Babylone est tombée sous la domination du roi perse Cyrus le Grand, et l'exil des Juifs a pris fin. La ville fut conquise deux siècles plus tard par Alexandre le Grand, en 331. Alexandre prévoyait de faire de Babylone la capitale de son empire, mais il mourut avant de mettre en place sa volonté. La ville a finalement été abandonnée par ses successeurs. Les splendeurs de Babylone n'ont plus été que légendes.

Le roi se fige de terreur et une femme renverse un des gobelets sacrés pillés de Jérusalem, alors qu'une main fantomatique annonce la chute de Babylone.
L'histoire du livre de Daniel est mise en scène dans cette magnifique peinture de Rembrandt (1636-38), « Le festin de Balthazar », exposée à la National Gallery de Londres.

PHOTOGRAPHIE DE UIG/ALBUM

CONFUSIONS ET VÉRITÉS

Une des histoires les plus célèbres sur Babylone est celle de la Tour de Babel, une histoire que certains théologiens croient être basée sur une erreur de traduction, ou un jeu de mots un peu trop subtil. Le livre de la Genèse raconte que les survivants du Déluge ont voulu édifier une tour qui atteindrait les cieux. Dieu, pour les punir de leur orgueil, frappa les constructeurs et les dispersa sur Terre, les obligeant à parler en des langues différentes, de sorte qu'ils ne puissent plus se comprendre.

L'histoire a pour racines une croyance hébraïque que le nom Babel a été formé à partir du mot hébreu signifiant « confusion », ou « mélange ». Ironiquement, cette interprétation était elle-même née d'une confusion linguistique. En akkadien, la racine des mots Babylone et Babel ne signifie pas « mélanger » mais « passerelle des dieux ».

Le temple de Babylone, devenu le symbole de
l'arrogance humaine aux yeux de Dieu, a été et reste
un sujet de prédilection des artistes à travers les
siècles. Peinture à l'huile de Roelant Saverg, 1607,
  Musée de Nuremberg

PHOTOGRAPHIE DE BPK/SCALA, FLORENCE

Les archéologues pensent que la tour décrite dans la Bible pourrait être l'Etemenanki, une ziggourat géante de Babylone dédiée à Marduk. Son nom signifie, de manière suggestive, le « temple de la fondation du ciel et de la terre », qui concorde avec les noms mentionnés dans les écrits de l'Ancien Testament. Quand elle a été documentée en 1913, il a été établi que la tour de l'Etemenanki qui devait tutoyer le ciel mesurait en fait un peu plus de 60 mètres de haut.

Une autre légende sur cette ville antique dépeint les fabuleux jardins suspendus de Babylone, l'une des sept merveilles du monde antique. Il existe de nombreuses théories entourant les jardins, de leur emplacement exact à l'identité de leurs concepteurs. Certains suggèrent que les jardins faisaient partie du palais royal à Babylone même, tandis que d'autres croient qu'ils ont été construits dans une toute autre ville. Il est parfois dit aussi que c'est Nabuchodonosor qui en aurait ordonné la construction par amour pour sa femme, Amytis.

Au cours des fouilles conduites par Koldewey dans la ville antique, son équipe a identifié une structure mystérieuse dans un coin du palais de Babylone. Il était composé de 14 longues pièces aux plafonds voûtés disposés en deux rangées. Un complexe de puits et de canaux a également été mis au jour sur le site. Malgré l'aspect académique de ce projet, il persistait une certaine volonté de croire aux histoires fantastiques entourant Babylone. Était-ce l'infrastructure qui fournissait les légendaires jardins suspendus de Babylone ? La majorité des chercheurs préfère une théorie plus prosaïque sur le rôle de cette structure : il s'agissait sans doute d'un entrepôt servant à la distribution d'huile de sésame, de grain, de dattes et d'épices.

Où auraient donc pu fleurir les fameux jardins ? Peut-être n'ont-ils jamais existé. Aucun texte contemporain de Nabuchodonosor II ne fait état de la construction de tels jardins. L'historien grec Hérodote ne les a pas non plus mentionnés. Les seules références écrites arrivèrent beaucoup plus tard, sous la plume d'érudits tels que Diodore de Sicile, Quintus Curtius, Strabon, et Flavius ​​Josèphe.

La plus célèbre des huit portes que Nabuchodonosor II a construit autour de Babylone.
Cette porte était dédiée à Ishtar, déesse de l'amour et de la guerre.
La porte a été reconstituée et est aujourd'hui exposée au Musée de Pergame, à Berlin.

PHOTOGRAPHIE DE BPK/SCALA, FLORENCE

Il n'est peut-être pas surprenant que tant de confusion entoure Babylone lorsque l'on sait que les auteurs grecs et romains ont souvent confondu les Assyriens avec les Babyloniens. Lorsque l'écrivain Diodore de Sicile décrivait les murs de Babylone au premier siècle avant Jésus-Christ, il semblait en réalité décrire les murs de Ninive, capitale de l'Empire assyrien. Il dépeignait une scène de chasse qui ne ressemble à aucune œuvre trouvée dans les palais de Babylone, mais plutôt aux descriptions des reliefs de chasse découverts dans les palais assyriens de Ninive.

Cette confusion peut être due, en partie, au fait que certains rois d'Assyrie, tels que Sennachérib (704-681 av. J.-C.), détenaient aussi le titre de roi de Babylone. Plus curieux encore, une représentation de ce roi assyrien trouvé sur un bas-relief à Ninive montre des jardins verdoyants arrosés par un aqueduc. Se pourrait-il alors que les célèbres jardins suspendus se trouvaient non pas à Babylone mais à Ninive ?


De Juan Luis Montero Fenollos / National Geographic

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