::+:: Jusqu'où faut-il croire la Bible?


"C’est le roi David qui a fait de Jérusalem la capitale du peuple juif, il y a 3.000 ans." Cette phrase n’est pas celle d’un zélote. Elle a été prononcée par l’ambassadrice d’Israël en Belgique, Simona Frankel. Et pose cette question: en quoi le récit de la Bible peut-il être pris au pied de la lettre?

Le 6 décembre, le président américain Donald Trump reconnaissait "officiellement Jérusalem comme capitale d’Israël", dans la foulée de l’annonce du déménagement prochain de son ambassade dans la ville sainte. Tollé dans la communauté internationale. Le lendemain, interrogée sur les ondes de "La Première", l’ambassadrice d’Israël en Belgique, Simona Frankel, lui répond: "Ce n’est pas Donald Trump qui a déclaré Jérusalem comme la capitale du peuple juif, c’est le roi David qui l’a fait il y a 3.000 ans". Elle n’est pas la seule. Nombreux sont les responsables politiques israéliens à évoquer le récit de l’Ancien Testament. Des affirmations qui rouvrent un vieux débat sur la véracité du récit de la Bible. Et cette question: que nous dit aujourd’hui l’archéologie sur ce sujet brûlant d’actualité?

La majorité des scientifiques s’accordent sur le fait que le récit de la Bible doit être avant tout vu comme un texte fondateur de l’identité culturelle et religieuse des Hébreux. Leur argument de base est simple: plus les faits sont antérieurs à la période de rédaction, plus ce principe prend le pas sur l’historicité. Ceci étant dit, les fouilles archéologiques et l’examen des ressources iconographiques et documentaires autour de l’Ancien Testament ont encore de beaux jours devant eux. "Les premiers égyptologues ont fait ce métier pour trouver des sources prouvant l’historicité de la Bible", rappelle Françoise Labrique, professeure d’égyptologie et historienne des religions à l’université de Cologne et à l’ULB.

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"Au XXe siècle avant Jésus-Christ, Jérusalem devait se limiter aux dimensions habituelles d’un village de montagne typique." EXTRAIT DE "LA BIBLE DÉVOILÉE"

Au départ restreint à un petit cercle d’initiés, le débat est parvenu sur la place publique avec la publication en 2002 d’un livre choc: "La Bible dévoilée", d’Israël Finkelstein et de Neil Asher Silberman (1), rapidement devenu un best-seller. Le premier est directeur du département d’archéologie à l’université de Tel-Aviv et le second est l’ancien directeur historique du centre d’expertise Ename pour l’archéologie et l’héritage public de Belgique. Ils ont d’ailleurs récidivé quelques années plus tard en dressant le portrait de David et Salomon, les deux plus grands rois d’Israël.

Les preuves (ou plutôt l’absence de preuves) archéologiques des auteurs sont formelles: la Jérusalem du Xe siècle avant Jésus-Christ (il y a donc 3.000 ans) avait une superficie "plutôt réduite", qui "devait se limiter aux dimensions habituelles d’un village de montagne typique". Le royaume de Juda était composé d’une vingtaine de villages habités essentiellement par des bergers transhumants, soit environ 5.000 personnes. Il est donc "des plus improbables" que cette région de Juda "ait pu devenir le centre d’un vaste empire s’étendant de la Mer rouge, au sud, à la Syrie, au nord". La conquête militaire de la Terre Promise par David et les constructions monumentales de Salomon, dont le temple et le palais de Jérusalem, seraient donc de pures légendes.

Instrument de propagande

Car selon Finkelstein et Silberman, la Bible n’est pas une chronique historique, mais un instrument de propagande. Écrite entre le VIIIe et le IIe siècle avant Jésus-Christ, elle a pleinement servi les intérêts du roi Josias (VIIe siècle avant Jésus-Christ). Celui-ci avait entrepris de fonder une monarchie unifiée pour réunir le royaume de Juda (au sud) et les territoires de l’ancien royaume du nord (Israël). C’est pour cela que la Bible pare de toutes les vertus le Roi David, mettant en exergue de supposées grandes victoires militaires, et met Jérusalem au centre du culte de Yahvé, leur dieu. "À l’instar du récit des Patriarches, des sagas de l’Exode et de la conquête, l’épopée de la glorieuse monarchie unifiée était une brillante composition, tissée à partir de légendes, de chansons de geste des temps anciens, en vue de présenter un ensemble prophétique cohérent, propre à convaincre le peuple d’Israël du VIIe siècle avant Jésus-Christ", conclut "La Bible dévoilée".

Dans le microcosme des égyptologues et des archéologues bibliques, où les ego sont facilement bousculés au gré des publications des uns et des autres, le livre n’a pas tardé à récolter sa volée de bois vert. Chacun y est allé de son commentaire, tel Jean-Marie van Cangh, de la Faculté de théologie de l’UCL, qui réfute la thèse de l’écriture des récits patriarcaux à l’époque de Josias. "Depuis que j’ai écrit le livre, concède Finkelstein, il y a beaucoup de nouvelles données. Certaines choses devraient peut-être être réécrites différemment, d’autres n’ont pas changé." L’auteur était à la grand-messe de San Diego fin mai 2013, où, en l’espace de deux jours, le gratin mondial des chercheurs a débattu de l’historicité de l’Exode, publications à l’appui (2): "Il y avait tout le spectre des théories, des plus conservatrices (littéralement mot à mot) au plus critiques. J’appartiens à ceux qui ont une vision critique, pas la plus critique toutefois. C’est mon point de départ."

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"Le pharaon Ahmosis Ier a chassé hors d’Egypte les Hyksos, un peuple venu de Canaan (le berceau du peuple juif)."

À l’opposé, des scientifiques présents à San Diego, et ce sont loin d’être les seuls, expliquent un autre épisode de l’Ancien Testament, les Plaies d’Egypte – qui auraient convaincu Pharaon de laisser partir le peuple d’Israël vers la Terre promise – par les terribles conséquences de l’éruption du volcan de l’île de Santorin, il y a 3.500 ans, une des plus terribles éruptions volcaniques que l’humanité ait connue. On a du mal à imaginer la puissance nécessaire pour projeter 150 km³ de roche (soit l’équivalent de 150 cubes d’un km de côté!) jusqu’à 35 km d’altitude et la grêle de matières volcaniques qui s’en est suivie. L’onde de choc a provoqué un tsunami. Un tel cataclysme a eu de lourdes conséquences sur le climat: la couche d’ozone a été détruite à 90% et le ciel a été obscurci pendant sept ans, provoquant un refroidissement. De là à la prolifération d’insectes et de vermine, de mort des troupeaux, d’invasions de grenouilles et de mort des premiers-nés, il n’y a qu’un pas que beaucoup ont franchi. Les Plaies d’Egypte décrites dans l’Ancien Testament sont aussi évoquées dans un papyrus, et les conséquences de l’éruption du Santorin sont évoquées dans deux textes égyptiens. "Ce sont des sources multiples qui sont à l’origine de l’histoire des plaies", selon le théologien Thomas Römer, un des grands spécialistes mondiaux et exégètes de l’Ancien Testament, lui aussi présent à San Diego.

Mettre les pendules à l’heure

Le réalisateur belge Olivier Vandersleyen a rassemblé les morceaux de cette histoire de volcan, il y a trois ans. Il livre aujourd’hui son enquête dans un documentaire: "La Stèle de la Tempête – Révélations sur l’Exode et les Plaies d’Egypte" (3). "Mon film met les pendules à l’heure. Il ne se focalise pas sur les croyances des gens mais seulement sur l’historicité des faits", explique-t-il. Il a patiemment recueilli les témoignages des plus éminents scientifiques mondiaux – dont Finkelstein et Römer – et filmé des documents d’époque, "loin du décorum des films à grand spectacle sur l’Exode".

Tout est parti d’une mystérieuse stèle égyptienne, vieille de 3.500 ans, parvenue jusqu’au père du réalisateur. Il y a 50 ans, l’égyptologue belge Claude Vandersleyen a traduit une stèle découverte à Karnak (près de Louxor, en Egypte) juste après la Seconde Guerre mondiale. La stèle raconte une terrible tempête qui évoque clairement les Plaies d’Egypte du Livre de l’Exode. En 2014, des chercheurs de l’Université de Chicago ont confirmé le lien entre la Stèle de la Tempête et l’explosion de l’île de Santorin. Ils reliaient l’éruption avec le règne du pharaon qui a commandité la Stèle de la Tempête: Ahmosis Ier. Fait curieux, Ahmosis Ier a chassé hors d’Egypte les Hyksos, un peuple venu de Canaan (le berceau du peuple juif), et mis fin à leur règne d’une centaine d’années sur le delta du Nil. Pour situer précisément l’éruption sur l’échelle du temps, les scientifiques ont rassemblé des sources très différentes: des carottes de glaces du Groënland, des carottes de sédiments dans la Méditerranée, des tablettes babyloniennes en terre cuite qui consignent les observations du ciel et de la dendrochronologie (datation à partir des cernes des arbres) grâce à une branche d’olivier retrouvée dans les cendres du volcan, sur l’île de Santorin.

La datation définitive de l’éruption du volcan de l’île de Santorin, fin 1628 avant Jésus-Christ, a été publiée en juillet 2016, mettant fin à des années d’incertitudes et d’approximation. C’est une avancée scientifique majeure, car elle a permis de situer sur l’échelle du temps tout une série d’événements. "On peut enfin écrire l’histoire du Proche-Orient. Parce qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, nous n’avons pas été en mesure de le faire jusqu’ici", conclut avec enthousiasme Sturt Manning, le dendrochronologue qui a publié la date de l’éruption. Mais il est aussi réaliste: "Des chercheurs ont basé toute leur carrière sur des positions anciennes et ils sont très réticents à l’idée de les changer, ce qui discréditerait leurs travaux précédents. Ca va prendre une génération avant que l’on obtienne une nouvelle Histoire conventionnelle." Autrement dit, les thèses, même réfutées par la science, ont la vie dure.

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"La majorité des scientifiques s’accordent sur le fait que le récit de la Bible doit être avant tout vu comme un texte fondateur de l’identité culturelle et religieuse des Hébreux."

Car malgré une datation précise de l’éruption, le spectre des dates hypothétiques pour l’Exode proprement dit, qui fait suite aux Plaies d’Egypte, est encore large. À San Diego, Lawrence Geraty, un des organisateurs, a fait la synthèse de toutes les dates proposées pour l’Exode: de 2100 à 650 avant Jésus-Christ, en passant par la date traditionnelle, résultant de calculs et fondée sur les données de la Bible, mais aujourd’hui infirmée par la nouvelle datation du règne d’Ahmosis Ier.

Ahmosis fut-il le "pharaon de l’Exode"? Bien que l’historien grec Manéthon, au IIIe siècle avant Jésus-Christ, ait cité Moïse comme contemporain du pharaon Ahmosis Ier, l’Exode n’a pas pu avoir lieu à cette époque. "Si on prend la Bible à la lettre, on aurait à peu près 2 millions de personnes qui seraient parties d’Egypte en une seule fois, mais à cette époque, l’Egypte n’a même pas 2 millions d’habitants!", explique Thomas Römer. À moins de faire une confusion entre les Hyksos et les Hébreux, tous deux originaires du pays de Canaan. Mais les premiers n’étaient pas des esclaves puisqu’ils dirigeaient la Basse-Egypte. "On peut dire que ça fait partie d’une de ces traces à partir desquelles on a ensuite composé le récit de l’Exode", ajoute-t-il. Finkelstein confirme: "Cela pourrait être le début du mythe." Une théorie partagée par de nombreux chercheurs: on trouve de nombreux détails du Livre de l’Exode dans des textes égyptiens, qui n’ont pas fini de livrer leurs secrets. Ces détails provenant d’Egypte peuvent très bien trouver leur source dans des événements historiques qui font partie de la culture de l’Egypte ancienne, bien avant toute possibilité d’Exode, et qui auraient été en quelque sorte "recyclés" par les Israélites. "L’Égypte était un grand empire et les mouvements à la frontière entre l’Égypte et le désert, entre l’Égypte et le Levant étaient leur quotidien. En temps de famine et de sécheresse, les gens allaient en Egypte pour survivre. Ils y entraient puis en sortaient. Cette route était la route principale du Proche-Orient antique, ouverte des deux côtés", explique Finkelstein.

Il semble toutefois qu’il y ait un consensus scientifique autour de la naissance d’Israël, une "nation" née de la réunion de plusieurs groupes sémites de l’ouest de Canaan lors de l’effondrement de l’Âge de Bronze vers 1200 avant Jésus-Christ. Certains d’entre eux ont pu venir du delta du Nil. Et c’est là qu’intervient une autre stèle. La première mention du nom "Israël" est inscrite sur la stèle de Mérenptah (13e fils et successeur de Ramsès II) qui raconte une victoire égyptienne contre un peuple nommé Israël, à la fin du XIIIe siècle avant Jésus-Christ. Selon Thomas Römer, cela nous apprend seulement qu’"Israël est un groupe autochtone, dont rien ne dit que c’est un groupe qui s’était enfui. On peut donc simplement dire que c’était un groupe important et que l’Exode a pu avoir lieu, avant. Mais c’est parce qu’on veut relier le récit biblique avec cette stèle."

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"On peut enfin écrire l’histoire du Proche-Orient. Parce qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, nous n’avons pas été en mesure de le faire jusqu’ici." STURT MANNING DENDROCHRONOLOGUE

Justement, avant cela, le nom d’Israël est totalement absent de l’abondante documentation égyptienne. À cette époque, il n’était pas question que deux millions de personnes sortent tout d’un coup d’Egypte. Pourtant, la frontière avec Canaan était sévèrement contrôlée. L’Egypte était alors la plus grande puissance au monde. "La Bible dévoilée" enfonce le clou: il n’y a aucune trace du passage des Israélites dans le désert, que les techniques modernes d’archéologie n’auraient pu manquer de détecter. Finkelstein n’en démord pas: "Quand on célèbre la Pâque juive aujourd’hui, pour le monde entier, c’est devenu une allégorie de la libération de gens qui étaient dominés par d’autres." Et cela inspirera de nombreuses communautés, dans des contextes culturels et des époques très différents. C’est la même Bible qui sert aujourd’hui à la "reconnaissance d’une histoire qui existe depuis 3.000 ans", selon les termes de l’ambassadrice d’Israël. La conclusion de Finkelstein sur le Livre de l’Exode est à cet égard prophétique: "Rappelons-nous que même s’il y a un récit, même s’il y a un mythe ou une légende, ils l’ont mis en forme de façon à ce que cela serve leur idéologie." Cette "création littéraire et spirituelle unique", telle qu’il qualifie la Bible dans son livre, n’a rien perdu de sa "considérable influence dans l’histoire de l’humanité", comme nous le rappelle l’actualité.


La stèle de Mérenptah est connue pour contenir, dans la strophe finale, la première mention supposée d'Israël (ou plutôt, des Israélites) hors contexte biblique, c'est également la seule mention d'israël connue dans les textes égyptiens. © Belgaimage
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(1) "La Bible dévoilée", Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, Gallimard, 560 pages, 2004, 10,50 euros.

(2) "Israel’s Exodus in Transdisciplinary Perspective: Text, Archaeology, Culture, and Geoscience" (Quantitative Methods in the Humanities and Social Sciences), 2015, Th. Levy, Th. Schneider, W. Propp, éd. Springer.

(3) "La Stèle de la Tempête – Révélations sur l’Exode et les Plaies d’Egypte", documentaire d’Olivier Vandersleyen (65 min), sera projeté le samedi 13 janvier à 20h au Dolce à La Hulpe.


par Hughes Belin / L'Echo.

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