::+:: "Les Jésuites dans l'Espagne du XVIe siècle", de Marcel Bataillon : les jésuites, leçon magistrale.

Marcel Édouard Bataillon était un hispaniste français spécialiste des questions de spiritualité dans l'Espagne du XVIe siècle.

Dans l'Europe de l'immédiate après-guerre, quelques intellectuels s'efforcent de tirer les leçons de la faillite humaniste que représente le second conflit mondial. Au côté de l'historien Lucien Febvre, qui interroge l'incroyance au temps de Rabelais et relit Marguerite de Navarre pour établir le départ entre amour sacré et amour profane, l'hispaniste Marcel Bataillon (1895-1977) réaffirme alors les exigences éthique, politique et scientifique requises pour conjurer le mal ; il use de l'histoire religieuse afin d'explorer les lignes de fracture du Vieux Continent. Et ce dès le cours inaugural de sa chaire de langues et littératures de la péninsule ibérique et de l'Amérique latine, au Collège de France, en 1945.

Jusque-là inédit, le livre, qui est issu de ces cours, et qui paraît aujourd'hui sous le titre Les Jésuites dans l'Espagne du XVIe siècle, atteste autant de la personnalité du savant que d'un contre-pied historiographique spectaculaire. Certes, l'ouvrage s'inscrit dans le droit fil d'Erasme et l'Espagne, la thèse soutenue par Bataillon dès 1937. Tenue par nombre d'historiens pour un chef-d'oeuvre, cette recherche sur la matrice intellectuelle du Siècle d'or bouleversait les perspectives : en effet, observer un espace strictement ibérique, dont l'horizon est cependant ce monde dilaté par les récentes conquêtes extra-européennes, relève alors de l'audace historiographique. Bientôt, les travaux de Bataillon sur la première évangélisation américaine en général, et Bartolomeo de Las Casas en particulier, imposent le chercheur comme spécialiste de ces "nouveaux mondes", capable d'établir une passerelle entre deux champs de réflexion rarement mis en dialogue.

Avec Les Jésuites dans l'Espagne du XVIe siècle, Bataillon frappe plus fort encore : il ouvre une brèche dans l'historiographie de la Contre-Réforme, en montrant comment, pendant toute la seconde moitié du XVIesiècle, la Compagnie de Jésus, fondée en 1540, sut maintenir un réel écart avec la ligne institutionnelle de l'Eglise catholique. Vantant à propos d'Ignace de Loyola, fondateur de l'ordre, "quelques-unes des énergies les plus pures et les plus désintéressées du mouvement diffus de rénovation religieuse", Bataillon empiète sur le terrain confisqué par l'histoire ecclésiastique. Mieux, il rectifie la vulgate bien pensante du temps : "Si nous voulons situer correctement la Compagnie naissante dans le mouvement religieux contemporain, nous devons oser la rapprocher d'un mouvement que l'Inquisition a qualifié d'illuminé ou luthérien : l'érasmisme espagnol."

On imagine la bombe. Tant pour les gardiens de l'historiographie catholique, puisque Bataillon établit l'ouverture première du nouvel ordre aux juifs convertis, que pour des hispanistes français volontiers anticléricaux et furieux de cet éloge de Loyola. Brouillant moins les pistes qu'il ne les met au jour, le savant pense en homme libre, en militant et en pédagogue hors pair.

Ce cours enfin exhumé permet également de restituer la vraie stature de l'homme. Fils du biologiste Eugène Bataillon, pionnier de la parthénogenèse expérimentale, Marcel Bataillon est un ardent champion de l'humanisme classique. Le jeune normalien, dont la scolarité est interrompue par la guerre dès 1915, alors même qu'il découvre l'Espagne dont il ignore tout, jusqu'à la langue, profite de ce séjour pour aider à établir des comités de propagande et des réseaux locaux favorables aux Alliés. Sous-lieutenant d'artillerie, il rapporte du front, où il perd son frère cadet, la croix de guerre, le souvenir de l'horreur et un pacifisme viscéral. Et si, adhérent à la SFIO et membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, il mésestime la gravité de la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler en mars 1936, Bataillon, s'engage alors sous la bannière du Front populaire avec une énergie quasi guerrière, et vise la députation à Alger. Cette résistance à l'extrémisme de droite - il est naturellement antifranquiste - lui vaut sept semaines d'internement au camp de Royallieu, présumé communiste à l'heure où les nazis entrent en guerre contre l'URSS (juin 1941).

Mais Bataillon est aussi un formidable professeur. Et si l'on n'entend plus ici sa voix lente et posée, adéquation d'une pensée subtile et d'une parole impeccable, on reste fasciné en parcourant ces lignes par sa logique claire et sa puissance de conviction. Six décennies plus tard, la postérité de Bataillon est immense. Seule la figure du maître novateur s'est effacée. La restaurer aujourd'hui dans sa grandeur est d'une justice élémentaire.

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LES JÉSUITES DANS L'ESPAGNE DU XVIE SIÈCLE de Marcel Bataillon. Edition établie, annotée et présentée par Pierre-Antoine Fabre, préface de Gilles Bataillon. Les Belles Lettres, "Histoire", 360 p., 35 €.

1946. L'Europe émerge de la seconde guerre mondiale. L'Espagne s'est enfoncée dans la dictature catholique du Général Franco. Marcel Bataillon, consacre cette année-là son cours du Collège de France aux premiers jésuites d'Espagne. Inédit jusqu'à ce jour, le manuscrit de ce cours est un météore.

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Par Philippe-Jean Catinchi / Le Monde

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