::+:: La raison contre la foi (18eS)


Le XVIIIe siècle inaugure une nouvelle définition de la tolérance. D'attitude passive, sans qualité particulière (souvent assimilée à la patience ou à l'indifférence), elle est bientôt considérée comme une valeur positive. Cette transformation s'opère au Siècle des lumières dans un contexte dominé par la question religieuse.

C'est un siècle double et loin d'être contradictoires, raison et sentiment se complètent harmonieusement où le christianisme est réduit à ses principes éthiques, la Révélation niée. Cette sécularisation de la pensée entraîne une déchristianisation générale, qui s’essoufflera à la fin du siècle.


Mieux comprendre l'existence de l'Eglise à travers les siècles ...

Article et dossier écrit par Patricia BRIEL, journaliste au Temps, passionnée et spécialisée dans les questions religieuses.

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Le 18e Siècle


«Ecrasez l’infâme!» Ce cri de guerre de Voltaire invite à une croisade d’un nouveau genre: l’infâme qu’il s’agit de terrasser, c’est l’Eglise catholique, et plus généralement le christianisme. L’appel de Voltaire aura des échos dramatiques en France, où l’Eglise sera persécutée avec haine pendant la Révolution. Rien de tel dans les autres pays d’Europe. Mais la philosophie des Lumières, en affirmant la suprématie de la raison sur la foi, n’en porte pas moins un coup terrible à la Révélation et prépare le terrain de l’athéisme et de l’agnosticisme.

Au XVIIe siècle, les attaques contre la religion avaient été sporadiques. En publiant en 1637 son Discours de la méthode, qui érigeait le doute en principe de connaissance, Descartes ouvrait la voie d’un nouveau questionnement sur la vérité chrétienne. A la fin du XVIIe siècle, Pierre Bayle, un protestant français réfugié en Hollande, affirme que la raison n’est pas en mesure de prouver la vérité de la Révélation. A la même époque se répandent en Occident les idées du philosophe hollandais Spinoza, selon lesquelles la Bible n’est qu’un ramassis de fables.

En Angleterre, John Locke réduit le christianisme à ses principes moraux, c’est-à-dire à son contenu éthique. A ce titre, on peut le considérer comme le père du déisme ou religion naturelle qui trouva sa première expression en Edouard Herbert de Cherbury. Celui-ci postule l’existence d’un être suprême à qui l’homme doit rendre un culte empreint de piété et de vertu, la nécessité d’expier ses péchés en les regrettant, et l’existence de la récompense et de la punition dans l’au-delà selon la justice de Dieu. A ses yeux, ces principes relèvent d’une religion naturelle commune à tous les hommes raisonnables.

Développé en Angleterre au XVIIIe siècle par John Toland, Anthony Collins et Matthieu Tindal, le déisme marche main dans la main avec la raison. Tout en affirmant l’existence d’un être suprême, cette philosophie considère en effet comme une superstition tout le merveilleux à l’œuvre dans les évangiles: les miracles, l’affirmation de la divinité de Jésus, sa résurrection, sa filiation avec Dieu, etc. ne passent pas l’épreuve du feu qu’est devenue la raison. Pour les déistes, Jésus est un simple prophète de la religion naturelle. Par la suite, les déistes se contenteront d’affirmer l’existence d’un Dieu qui, après avoir créé le monde, l’a abandonné à son devenir sans plus intervenir.
Contesté en Angleterre, le déisme passe en France et s’étend au continent européen. Voltaire, Diderot, Julien Offray de la Mettrie l’adoptent. Au XVIIIe siècle, rares sont les hommes qui s’affirment résolument athées. Le baron d’Holbach, Helvétius et Sade se prévalent bien de l’athéisme, mais secrètement.

En Allemagne, le déisme trouve des prolongements chez les théologiens marqués par la philosophie des Lumières (Aufklärung). Hermann Samuel Reimarus, professeur à Hambourg, se fait l’apôtre de la religion naturelle, nie l’existence de la Révélation et voit dans la Résurrection une manœuvre des disciples de Jésus qui, déçus par la mort de leur maître, auraient caché son cadavre. Le rationalisme montrera des signes d’essoufflement à la fin du XVIIIe siècle. Ainsi, Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand réhabilitent le sentiment religieux en lui donnant une dimension romantique.

La philosophie des Lumières ne pouvait laisser l’institution ecclésiastique intacte. Au XVIIe siècle, le gallicanisme, allié à l’absolutisme royal, avait semé les germes de la contestation antiromaine. Au XVIIIe, celle-ci s’incarne dans divers courants qui souhaitent réduire le pouvoir du pape: le fébronianisme, du nom de son créateur Fébronius, évêque de Trèves; le joséphisme, qui désigne l’attitude interventionniste de l’empereur Joseph II dans l’Eglise catholique; le jansénisme, que les condamnations du pape Clément XI en 1713 n’ont pas réussi à faire taire; et le richérisme, une théorie qui préconise un gouvernement démocratique de l’Eglise.

La contestation de l’institution catholique trouvera ses expressions les plus fortes dans la suppression de la Compagnie de Jésus par le pape Clément XIV en 1773, et dans les mesures prises contre l’Eglise pendant la Révolution française.

Le 4 août 1789, le clergé français accepte de renoncer à ses privilèges et à ses biens au profit de la nation. Le 10 octobre, Talleyrand, évêque d’Autun, propose de séculariser tous les biens de l’Eglise. Ceux-ci sont vendus à la paysannerie et à la bourgeoisie naissante. En février 1790, l’Assemblée constituante interdit les vœux religieux: les ordres et les congrégations sont fermés, la vie contemplative disparaît.

Le vote de la Constitution civile du clergé impose la désignation des évêques et des curés par la totalité du corps électoral et fait l’impasse sur l’approbation des changements par le pape. En novembre 1790, l’Assemblée oblige le clergé à prêter serment à la nation et à la Constitution qui contient la réorganisation de l’Eglise. Ceux qui refusent le serment se regroupent au sein d’une Eglise réfractaire, fidèle à Rome. Ceux qui l’acceptent forment l’Eglise officielle, la seule reconnue.

Peu à peu, la haine du catholicisme dégénère en violence meurtrière: des hommes d’Eglise sont tués ou déportés, des édifices religieux détruits. Pendant la Terreur, le culte de la Raison est inauguré à Notre-Dame de Paris. Les victoires des armées révolutionnaires exportent la déchristianisation en Europe occidentale. Dans la tempête, le Saint-Siège perd ses territoires et ses biens. Cette situation a ceci de positif qu’elle le dégage de ses attaches temporelles et lui permet de se concentrer sur sa mission spirituelle.

Le concordat signé en 1801 par Bonaparte et Pie VII entérine provisoirement la séparation du temporel et du spirituel issue de la Révolution française. Au pouvoir séculier revient la nomination des évêques, au pape leur institution. L’Eglise a perdu ses biens, mais l’Etat s’engage à rémunérer le clergé.

Le rationalisme triomphant du XVIIIe siècle n’a pas eu raison de Dieu partout. En Allemagne, le piétisme, ce mouvement de réveil protestant qui revalorise le sentiment religieux, s’organise à Halle à l’instigation d’Auguste-Hermann Francke. Ce dernier forme des milliers de pasteurs, attire les foules par sa prédication chaleureuse, et fonde des écoles ainsi qu’un orphelinat. Nicolas-Louis, comte de Zinzendorf, donne au mouvement une dimension internationale.

Ce luthérien né en 1700 à Dresde est adepte d’une religion du cœur, lieu de la rencontre entre Dieu et l’homme. Avec les Frères moraves, des hussites (disciples de Jan Hus) qui ont fuit la Moravie, il crée une communauté où les bien-portants doivent s’occuper des vieillards et des pauvres. Zinzendorf conçoit son mouvement comme une réforme au sein de l’Eglise luthérienne et s’opposera aux tendances des Frères moraves à revendiquer une autonomie toujours plus grande en leur faisant approuver la Confession d’Augsbourg. Zinzendorf s’intéresse aussi à la mission et passe quelques années en Amérique du Nord.

Autre mouvement de réveil protestant, le méthodisme naît au XVIIIe siècle sous l’impulsion de John Wesley, un anglican qui rassemble des étudiants d’Oxford dans des cercles «de sainteté» où les participants prient, lisent la Bible et s’adonnent à des œuvres charitables. Le méthodisme, qui s’inspire fortement de l’expérience des Frères moraves, met en valeur l’émotion et la sensibilité et réintègre des éléments catholiques. Après la mort de son fondateur, le mouvement, rejeté par l’anglicanisme, se constitue en confession indépendante en 1784.

Enfin, le XVIIIe siècle est aussi une période clé pour les missions catholiques en Amérique latine. Présentes sur cette terre depuis la fin du XVe siècle, elles en sont chassées par l’interdiction de la Compagnie de Jésus en 1773, qui fournissait le plus grand nombre de missionnaires. Le déclin des puissances catholiques dans leurs activités coloniales et la prépondérance anglaise sur les mers rendent difficiles de nouveaux voyages. C’est ainsi que les protestants d’Angleterre trouveront le champ libre au XIXe siècle.

Par Patricia Briel / Le Temps

Dates jalon

1713- La bulle Unigenitus anathématise les jansénistes
1717- Première loge maçonnique à Londres
1721- Le tsar Pierre Ier subordonne l’Eglise à l’Etat par la création du Saint Synode
1722- Zinzendorf fonde une communauté piétiste
1744- La querelle des rites aboutit à la condamnation par le pape des rites chinois et malabars
1751- Début de la publication de l’Encyclopédie
1762- Rousseau publie Du Contrat social
1773- Suppression de la Compagnie de Jésus
1776- Déclaration d’indépendance des Etats-Unis
1778- Mort de Voltaire
1789- Prise de la Bastille et Révolution française
1792- La monarchie est abolie en France
1799- Napoléon prend le pouvoir en France
1799- Schleiermacher publie ses Discours sur la Religion

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