::+:: L’Arabie saoudite est-elle la Terre promise des juifs ?

L’historien libanais Kamal Salibi, reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes contemporains de l’histoire arabe, est également célèbre pour avoir publié en 1985 The Bible Came from Arabia, livre dans lequel il affirme que le royaume de Sion biblique se trouvait en réalité dans l’actuelle Arabie saoudite. Plusieurs sites archéologiques en témoignent. Le récent et léger réchauffement des relations israélo-saoudiennes pourrait permettre à l’Arabie — qui se cherche de nouvelles sources de revenus — de devenir une destination touristique ouverte y compris aux Israéliens, toujours interdits de séjour dans le royaume.

La forteresse de Khaybar. DR.
Kamal Salibi, l’un des historiens contemporains les plus réputés du monde arabe, provoqua une tempête lorsqu’il affirma, dans une exégèse linguistique publiée en 1985, que le royaume de Sion n’était pas situé en Israël mais en Arabie saoudite. Israéliens, Saoudiens, Arabes, musulmans et Palestiniens s’accordèrent alors pour critiquer Salibi en des termes très durs. Les Israéliens, les juifs et les évangélistes dénoncèrent dans son livre, The Bible Came from Arabia, une tentative pour délégitimer l’État juif et porter atteinte à sa revendication historique sur l’Israël moderne. Les historiens israéliens et les rabbins jugèrent que cette théorie relevait de la mythologie, de la science-fiction et du non-sens.

Les Saoudiens, craignant que les Israéliens ne prennent Salibi au sérieux et ne tentent de coloniser les monts Sarawat — la vallée du Jourdain de la Bible selon l’historien — détruisirent des douzaines de villages où se trouvaient des vestiges des temps bibliques. Les maisons furent réduites en poussière, en accord avec l’idéologie wahhabite qui légitime toute destruction de ce qui peut être interprété comme de l’idolâtrie. L’entreprise saoudienne avait pour objectif d’éviter que des archéologues puissent un jour résoudre cette controverse, dans la mesure où des décennies de fouilles en Israël n’ont toujours pas fourni de preuves irréfutables, telles que des inscriptions en hébreu se réfèrant sans ambiguïté à des évènements, des personnes ou des lieux cités dans l’Ancien Testament.

UNE FUTURE MANNE TOURISTIQUE POUR LES SAOUDIENS ?

Ironiquement, c’était pourtant l’Arabie saoudite qui avait incité Salibi à se lancer dans cette recherche linguistique, avec la publication en 1977 par le gouvernement d’une liste complète de milliers de noms de localités du royaume. Cette liste suscita l’intérêt de l’auteur car il avait trouvé peu de matière pour illustrer la première période d’une histoire de l’Arabie qu’il avait publiée cinq années plus tôt. « Je cherchais simplement des noms de localités d’origine non arabe en Arabie occidentale, quand je fus frappé par l’évidence que la terre biblique se trouvait là. Quasiment tous les noms étaient concentrés sur une zone d’environ 600 km de long sur 200 de large, incluant l’actuel Asir et la partie sud du Hijaz », écrit Kamal Salibi.

La controverse à propos des affirmations de Salibi est terminée depuis longtemps. L’absence de contact entre l’Arabie saoudite et Israël, qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques, et le fait que le royaume n’est pas une destination touristique à l’exception des pèlerinages à La Mecque et à Médine, rendent les recherches presque impossibles. Mais cela pourrait bien changer. L’Arabie saoudite, dans son effort pour diversifier une économie dépendante du pétrole et développer d’autres sources de revenus, se prépare en effet à devenir une destination touristique, mettant en valeur ses nombreux sites historiques. Ses relations avec Israël évoluent, car les deux pays ont en commun leur hostilité envers l’Iran et la nécessité d’affronter des groupes djihadistes tels que l’organisation de l’État islamique (OEI). Le mois dernier, le général saoudien à la retraite Anwar Eshki a emmené une délégation d’académiciens et d’hommes d’affaires pour une rare, sinon toute première visite publique en Israël : une tentative de relancer le débat autour d’un plan saoudien de paix israélo-arabe initié il y a quatorze ans.

Ce réchauffement des liens informels entre Israël et l’Arabie saoudite est cependant très loin d’une situation où l’Arabie saoudite lèverait l’interdiction pour les voyageurs israéliens d’entrer dans le royaume. Toutefois, dans les années 1990, l’Arabie saoudite avait revu la législation relative aux visas qui empêchent les juifs de visiter le royaume. En 2014, le ministre du travail saoudien déclara pour la première fois que le judaïsme était une religion acceptable pour les migrants et les travailleurs étrangers.

CINQ SITES JUIFS DE L’ANTIQUITÉ

Deux semaines après la visite du général en retraite Anwar Eshki, la journaliste Jessica Steinberg écrivait dans le Times of Israel qu’il y a 3 000 ans, une communauté juive dynamique avait peuplé des zones qui font aujourd’hui partie de l’Arabie saoudite, et qu’au VIe et VIIe siècles les villes de Médine, Khaybar et Tayma abritaient un grand nombre de juifs. Au XIIe siècle, le rabbin Benjamin de Tudèle (en Espagne) visita ces communautés au cours d’un voyage dans ce qui est aujourd’hui Israël. Les écrits du rabbin rendent compte de la démographie de ces tribus. Une génération en voie d’extinction de vieux Saoudiens d’origine yéménite habitant à la frontière entre l’Arabie saoudite et le Yémen se rappelle encore les jours qui précédèrent la création de l’État d’Israël, quand les juifs faisaient encore partie de leur communauté.

En attendant le jour où les Israéliens pourront visiter l’Arabie saoudite, Jessica Steinberg décrit cinq sites juifs dans la vallée de Khaybar et la cité antique de Tayma :

Khaybar, une vallée où l’on cultive les dattes, un oasis aux puits naturels, était habitée par une communauté juive et servait de halte sur la route de l’encens entre le Yémen, la Syrie et le Liban. Bien que l’on n’y trouve pas de pierre tombale dans son cimetière vieux de 1 400 ans, la population locale se souvient de son histoire juive ;

La forteresse des juifs de Khaybar, vieille de 1 400 ans, est perchée sur une colline qui surplombe l’oasis conquise par le prophète Mohammed. Son neveu et beau-fils Ali déverrouilla la porte de la forteresse, laissant l’armée du Prophète entrer et conquérir les lieux ;

Le palace du chef de la tribu juive, également situé à Khaybar, était habité par la tribu juive Marhab, célèbre pour le commerce de l’or et des bijoux ;

Tayma est connue pour être une ville juive fortifiée où les voyageurs s’arrêtaient pour visiter la formation rocheuse Al-Naslaa où l’on trouve les pétroglyphes (art rupestre) les plus photogéniques, décrivant la vie et les moeurs des communautés antiques ;

Bir Haddaj est un grand puits au centre de Tayma qui remonte au moins au milieu du VIe siècle avant J. C. Le livre d’Isaïe évoque le lieu où habitaient les descendants du fils d’Ismaël, Téma : « Habitants du pays de Téma, allez à la rencontre de l’assoiffé, portez-lui de l’eau, accueillez le fugitif avec du pain. »

« ET SI... ? »

La journaliste garde l’espoir d’un rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite. Pour elle, il est probable qu’« un jour prochain, les sites historiques appartenants aux juifs de l’antiquité » seront accessibles. Ainsi, le tourisme saoudien pourrait rayonner dans un Proche-Orient facilement politisé et insuffler une nouvelle vie à la controverse autour de la théorie de Kamal Salibi, même des années après sa mort.

En dépit de la crainte des Saoudiens, les Israéliens, comme leurs homologues saoudiens, n’ont aucune envie de faire des vagues ni même d’envisager que leurs ancêtres aient pu commettre une erreur. L’argument selon lequel Israël convoite les réserves de pétrole saoudiennes est contredit par le fait qu’Israël est en passe de devenir un pays producteur de pétrole à part entière.

Au-delà de l’importance historique et académique de résoudre la controverse initiée par Salibi, sa théorie offre un matériel riche pour de nouvelles hypothèses scientifiques ou bien un grand roman sur le Proche-Orient. Un « et si… » qui ne devrait pas générer plus d’antagonismes dans une région déjà meurtrie, mais pourrait bien au contraire offrir de nouvelles perspectives de résolution des conflits.

JAMES DORSEY * sur le magazine ORIENT XXI
Article original : « Is Saudi Arabia Zion ? », The Huffington Post, 8 juillet 2016. Traduit de l’anglais par Nicolas Mamarbachi.
* JAMES DORSEY
Senior fellow à la Rajaratnam School of International Studies de Singapour, co-directeur de l’Institut pour l’étude de la culture des « fans » de l’université de Würzburg (Allemagne) et auteur du blog The Turbulent World of Middle East Soccer, d’un livre récemment paru avec le même titre. Comparative Political Transitions between Southeast Asia and the Middle East and North Africa, co-écrit avec Teresita Cruz-Del Rosario est son dernier ouvrage paru.
Site : The turbulent world of Middle East Soccer

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