::+:: De Gutenberg aux émoticônes


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Une Bible de Gutenberg exposée à la bibliothèque-musée Morgan de New York, en avril 2006. Photo Jeff Zelevansky. Reuters
Dans un chapitre célèbre de Notre-Dame-de-Paris, intitulé «Ceci tuera cela», Victor Hugo donnait à la révolution Gutenberg son sens le plus radical en déclarant : «le livre tuera l’édifice», «la presse tuera l’Eglise», «l’imprimerie tuera l’architecture». En clair, les mots, reproductibles et diffusables à l’infini grâce à l’invention de la presse, allaient remplacer le programme pédagogique sculpté de la cathédrale, dont les façades parlantes permettaient au Moyen-Age à la population, en majorité illettrée, d’apprendre les grands épisodes de la Bible. Point n’était besoin de savoir lire pour redouter le Jugement dernier. Il suffisait de passer sous le portail central et de regarder le linteau où les élus figurent au paradis à la droite du Christ et les méchants sont poussés par un diable cornu dans la fournaise de l’enfer. L’ère Gutenberg opérait un tournant. L’imprimerie, soit la démocratisation du livre, promettait le triomphe de la lettre sur l’image, du savoir sur le dogme, dans un véritable transfert de pouvoir à la société civile.


Est-on en train d’assister au début d’un renversement de situation ? L’image, omniprésente dans notre vie quotidienne, est-elle en passe de se substituer au mot ? Cela tuera-t-il ceci ? Probablement pas. Toujours est-il que la publication récente aux Etats-Unis d’une Bible emoji, dont 15 % des mots les plus récurrents ont été remplacés par des émoticônes ou par des signes (comme «&» pour «et», «4» pour «for», «U» pour «you», «Y» pour «why», etc.), laisse perplexe. Dans un pays aussi religieux, où les versets de la Bible sont convoqués à tout bout de champ par les politiques, les acteurs, les sportifs ou les juges, la chose dépasse la simple anecdote. Cette nouvelle «traduction» du livre le plus vendu au monde s’adresse explicitement à la génération Y (née dans les années 80-90). Mais en quoi figurer Dieu en smiley extatique couronné d’une auréole ou de représenter la lumière sous la forme d’une ampoule pousserait-il les «jeunes» à lire la Bible ? Ce n’est pas le principe de la figuration qui est en cause. Il y a quelques années, l’artiste chinois Xu Bing publiait Une histoire sans mots, «roman» entièrement composé de pictogrammes qui racontait vingt-quatre heures de la vie d’un employé, clin d’œil à la journée de Leopold Bloom dans l’Ulysse de Joyce. Le résultat était surprenant et, souvent, assez jubilatoire, le plaisir de lire étant celui d’interpréter. Xu Bing avait passé sept ans à travailler à son projet, pour tenter de recréer un langage et ses enchaînements. Rien de tel dans la paresseuse Bible emoji qui, loin de recréer quoi que ce soit, troque le mystère contenu dans les mots pour des symboles «mignons», réduisant de façon passablement démagogique et débilitante un texte plein de violence, de sang et de crimes. Sans compter les choix carrément malheureux, comme l’utilisation du smiley de la «colère» (anger, en anglais) venu s’insérer dans le mot stranger («étranger»), ce qui donne le regrettable résultat ci-dessous : 

Peu importe la fortune de cette bible, qui sera sans doute vite oubliée. Reste à savoir si, à l’heure du selfie et du tweet, elle est un symptôme d’un glissement plus profond. Car le succès planétaire des émoticônes, dont plusieurs milliards s’échangent chaque jour, excède le simple phénomène de mode. Destinée à l’origine à exprimer une émotion, l’émoticône sert souvent à lever l’ambiguïté d’un propos - c’est la fonction du très populaire :-)



Est-elle désormais en train de forger un langage parallèle ? Les très sérieux Dictionnaires Oxford n’ont-ils pas élu le smiley pleurant de joie (ci-contre à gauche) comme mot (sic) de l’année 2015 ? Tim Cook ne vient-il pas d’annoncer, le 12 juin, qu’iMessages proposera bientôt de remplacer automatiquement les mots par des emojis ? D’Andy Murray imaginant son mariage tout en emojis à Hillary Clinton sommée de complaire à la jeunesse en choisissant trois émoticônes pour résumer le problème de l’endettement des étudiants, personne n’échappe à la contamination. Et cela n’est pas prêt de s’arrêter, chaque année apportant par centaines son lot de nouveaux symboles (six couleurs de peaux sont disponibles et de plus en plus de métiers sont «féminisés»).

S’il y a peu à craindre que les émoticônes supplantent la langue, on est en droit de s’interroger sur le sens de cette passion hiéroglyphique, qui pourrait déboucher sur un nouvel espéranto, où l’émotion et l’information l’emporteraient sur la caractérisation et la nuance, le fait sur l’idée, la désignation sur l’expression, la signalétique sur la syntaxe. On se prend surtout à méditer sur un autre problème, plus sérieux encore : à quoi ressemblerait un monde sans grammaire et sans temporalité ?

Chronique assurée par Laure Murat*, Serge Gruzinski, Sophie Wahnich et Johann Chapoutot sur le Quotidien Français LIBERATION.

*Laure Murat Professeure au Département d’études françaises et francophones, et directrice du Centre d’études européennes et russes à UCLA

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