::+:: Dieu est-il impuissant ?


Si Dieu existe, il est impuissant, conclut Raphaël Enthoven dans une chronique récente en appuyant son propos par des extraits du roman Les Frères Karamazov de Dostoïevski : « Peut-être les souffrances de l'humanité sont-elles nécessaires à l'harmonie éternelle », mais « si l'harmonie supérieure est payée d'une seule larme d'un seul enfant, c'est déjà trop cher ».

Faut-il dédouaner Dieu de la souffrance humaine, en affirmant qu’elle doit bien s’inscrire dans une sorte de nécessité universelle, une « harmonie supérieure », au risque de nier que cette soit en réalité un mal ? Ou bien au contraire faut-il, comme le fait l’un des frères Karamazov, accuser Dieu de cruauté voire d’impuissance ? Cruel ou impuissant, Dieu mériterait-il notre culte ?

Nous semblons bien être dans une impasse : rendre compte rationnellement de la souffrance ou bien affirmer l’impuissance de Dieu exclut en réalité toute idée de Dieu. Mais si Dieu n’existe pas, comme le rappelle également l’auteur Russe dans le même ouvrage, alors « tout est permis » : le bien et le mal ont-ils encore un sens, ne faut-il pas plutôt reconnaître que « ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire », selon le mot de Brasillach, et que par conséquent le bien et le mal ne sont qu’un point de vue ?

Et cependant nous ne pouvons-nous y résoudre : face au mal, c’est bien la question de Dieu qui vient naturellement.

Le problème mérite d’être approfondi. Devant le mal, Dieu semble absent, à moins qu’il ne soit impuissant (comme le suggère Has Jonas). Mais que serait la présence de Dieu ? Faudrait-il que Dieu intervienne et qu’ainsi il n’y ait plus ni maladie, ni mort, ni méchanceté ?

La question est ancienne, saint Augustin est l’un de ceux qui s’y sont le plus attaqué : si Dieu nous a créés avec un libre arbitre, c’est pour que nous puissions l’aimer. Ce faisant, il prend le risque non seulement nous refusions de dépendre ainsi de lui, mais qu’en plus nous cherchions à détourner les autres.

La question du libre arbitre fait de notre existence non seulement un drame, mais encore une tragédie : un drame, parce que notre action est bien la nôtre. Une tragédie aussi, parce que l’enjeu est infini : choisir Dieu ou bien tout perdre.

Un autre Russe, Nicolas Berdiaev, montre que le mal n’est pas en vérité une preuve contre Dieu. En fait, il n’y a d’interprétation sérieuse du mal que religieuse.
Le mal se trouve placé au centre, non seulement de la conscience chrétienne, mais de toute conscience religieuse. Le désir d’être délivré du mal de l’existence universel, de la souffrance de l’être, crée les religions. En définitive, toutes les religions, et non pas uniquement celles de la rédemption au sens le plus strict du mot, promettent l’affranchissement du mal et de la souffrance qu’il engendre.
(…)
La conscience rationaliste de l’homme contemporain considère l’existence du mal et de la souffrance comme l’obstacle principal contre la foi en Dieu, comme l’argument le plus important en faveur de l’athéisme. (…)
Mais la foi en dieu et la foi dans les dieux naquirent dans l’histoire de la conscience humaine précisément parce que l’humanité éprouvait de grandes souffrances et ressentait le besoin de se libérer de la puissance du mal. (…) la vie ignorant tout mal aurait abouti dans ce monde au contentement de soi. L’existence du mal n’est pas seulement un obstacle à notre foi en Dieu, elle est également une preuve de l’existence de Dieu, la preuve que ce monde n’est pas le seul et le dernier. (…) L’homme qui a l’esprit euclidien ne peut concevoir pourquoi Dieu ne créa pas un monde bienheureux, sans péché, incapable de mal. Mais le « bon » monde humain, celui de l’euclidien, se serait distingué du « mauvais » monde divin par l’absence chez lui de toute liberté.

Si le mal était impossible, nous n’aurions pas la possibilité de choisir le bien. Cela situe notre vie terrestre comme une situation dans laquelle il nous appartient de choisir le bien, ce qui suppose que d’autres peuvent le refuser.

La question de savoir si Dieu, au cas où il existe, a bien fait de rendre le mal possible, peut commencer à recevoir une réponse : Ce qui nous semble l’impuissance de Dieu devant notre libre arbitre est, au contraire, le fait de sa puissance : il est en effet en son pouvoir de créer un être libre, et de laisser à cette créature le choix de se détourner de Lui. La présence du mal dans le monde n’est donc le signe ni d’une imperfection de la création ni de l’impuissance de Dieu. Elle est l’indice que le monde n’a pas son sens en lui-même : le monde n’est pas seulement le lieu de la connaissance. Le mystère du mal ne s’éclaire qu’à la lumière de celui de la liberté.

Mais l’homme moderne, dont Sartre est l’exemple pur, prend sa liberté pour une liberté créatrice de valeur. Prendre le mal au sérieux, c’est au contraire admettre que le bien et le mal ne sont pas notre création. Nous sommes libres devant des valeurs qui nous précèdent, c’est-à-dire devant des réalités qui sont bonnes et qu’il nous appartient d’aimer.

La puissance de Dieu est là : donner à des créatures la disposition d’elles-mêmes afin qu’elles aiment leur créateur qui est leur bien.

Le prix à payer n’est pas seulement une larme d’enfant. Des âmes vont se perdre pour l’éternité parce qu’elles auront choisi de refuser Dieu. L’enfant qui pleure sera consolé, mais l’Evangile nous a prévenu : malheur à celui par qui le scandale arrive !

Par Pascal Jacob - Écrivain Agrégé de philosophie pour la revue Mauvaise Nouvelle.

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