::+:: Témoigner de l’Holocauste, malgré tout


Il fut l’un des grands témoins de l’horreur concentrationnaire nazie. Elie Wiesel, Prix Nobel de la paix 1986, est décédé samedi à Manhattan à l’âge de 87 ans. L’homme dont le bras portrait le sinistre tatouage des déportés, A-7713, s’était d’emblée interrogé: «Si j’ai survécu, il devait y avoir une raison.» Né dans une famille juive hassidique de Sighet en Transylvanie, Elie Wiesel a cherché tout au long de sa vie à réconcilier la notion qu’il avait du divin et le Mal auquel il a été confronté à Auschwitz puis à Buchenwald.

> Lire aussi l'éditorial sur : Elie Wiesel, sa mémoire en legs

Une fois libéré par l’armée américaine, il jura qu’il n’écrirait rien avant dix ans pour s’assurer d’utiliser les bons mots pour décrire son enfer. Quand il publie enfin son premier ouvrage «La Nuit» en 1958 en France, puisant dans un mémoire de plus de 800 pages qu’il avait auparavant rédigé en yiddish, le résultat est bouleversant.

Dans cette œuvre écrite avec les encouragements de l’écrivain catholique François Mauriac, Elie Wiesel raconte sa déportation dans un wagon à bétail sans fenêtre vers Auschwitz avec ses parents et ses trois sœurs. «Jamais je n’oublierai ces moments qui ont tué mon Dieu et mon âme et qui ont réduit mes rêves en poussière», décrit-il. Il parle de l’odeur de la chair brûlée d’enfants jetés dans une fosse. Il évoque le moment où sa mère et l’une de ses sœurs sont sommées de se mettre dans la file de droite, celle qui menait directement aux chambres à gaz. Il parle aussi de son transfert à Buchenwald et du fait de n’avoir pas pleuré à la mort de son père. «Je n’avais plus de larmes», écrivait-il, dépité.

Tiraillé entre la nécessité de témoigner de la réalité de l’Holocauste et l’extraordinaire difficulté de mettre des mots sur des événements qui défient la raison, Elie Wiesel choisira, quitte à déranger, de continuer à raconter sa tragédie en espérant que l’humanité en tirera les leçons. A Genève, où l’université lui décerna un doctorat honoris causa, Elie Wiesel était venu en 2009 parler lors du Jour du souvenir de la Shoah.

Un discours teinté de désespoir

Il n’intervenait que quelques heures après que le président ultra-conservateur iranien Mahmoud Ahmadinejad avait fait scandale, quelques centaines de mètres plus loin, lors de la Conférence de l’ONU sur le racisme. Son discours trahissait un désespoir. Il s’insurgeait contre les propos du président iranien niant le droit d’exister d’Israël. «Que faire, à quoi bon témoigner?, se demandait-il. […] Je pense que l’homme n’a rien appris.» L’actualité semble lui donner raison. Un jour après son décès, dimanche, le groupe djihadiste de l’Etat islamique massacrait plus de 120 personnes au cœur de Bagdad.
"Mon attitude a été inconsciemment de me créer un bouclier pour me protéger"
Survivante d’Auschwitz, où elle fut déportée à l’âge de douze ans de la même région que celle où naquit Elie Wiesel, Renée Feller, 84 ans, vit à Manhattan. Elle confie au Temps sa réaction à la mort du Prix Nobel de la Paix: «J’admire ce qu’Elie Wiesel a réussi à faire: mettre des mots sur l’horreur. Personnellement, je n’ai pas pu le faire. Je n’en parlais pas à mes enfants. Mon attitude a été inconsciemment de me créer un bouclier pour me protéger.» Après des décennies de travail sur elle-même, Renée Feller pense aujourd’hui être suffisamment forte pour confronter frontalement son passé. Elle se promet de lire enfin «La Nuit».

Homme de plume qui a écrit près de soixante livres, Elie Wiesel a d’abord trouvé un ancrage en France où il fut pris en charge par l’Organisation de secours aux enfants. Il se familiarise vite avec l’idiome français en lisant les classiques, puis en étudiant à la Sorbonne. Il fait ses premiers pas d’écrivain en travaillant pour le journal L’Arche qui l’envoie en Israël couvrir la création de l’État hébreu. Il écrit en français et en hébreu. Aux Etats-Unis, où il finit par s’établir et en acquérir la nationalité, il est recruté comme professeur des études juives au City College. Il poursuit sa carrière académique à l’Université de Boston.

Sa voix pèsera fortement pour créer le Musée de l’Holocauste de Washington. Avec sa fondation, qui fut victime du financier Bernard Madoff, il s’évertue à promouvoir la compréhension entre les peuples. Il dénoncera avec virulence les massacres de Bosnie et du Rwanda. Aux Etats-Unis, il est scandalisé par les attaques contre des églises afro-américaines. A l’annonce de la mort d’Elie Wiesel samedi, le président Barack Obama, qui s’était recueilli avec le Prix Nobel de la Paix à Buchenwald en 2009, déclara: «Il leva la voix non seulement pour dénoncer l’antisémitisme, mais aussi la haine, le fanatisme et l’intolérance sous toutes ses formes.»

Stéphane Bussard pour le journal Le Temps.ch

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