::+:: L’homme avant l’Homo sapiens


Depuis un quart de siècle, paléoanthropologues et préhistoriens n’ont jamais exhumé autant de fossiles humains ou pré-humains. Ce foisonnement de découvertes, de plus en plus médiatisées, engendre une image complexe de « l’arbre buissonnant » cher à Yves Coppens, et des liens possibles ou non avec nos cousins les chimpanzés, gorilles et orangs-outans.

Mais, au-delà de ce flou sans doute transitoire, émerge une réalité : petit à petit, les nouvelles données scientifiques, que les paléoanthropologues découvrent dans les fossiles pré-humains ou les éthologues chez les grands singes actuels, semblent rétrécir la notion de « propre de l’homme » comme une peau de chagrin. Qu’en est-il exactement ?

Grand crâne, bipédie et petite mâchoire

Classiquement, la lignée humaine est définie par un ensemble de caractères morphologiques et anatomiques, culturels et génétiques, grâce à la possibilité d’analyser l’ADN ancien des os ou des dents.

« On peut définir la lignée ou la famille humaine par une très forte capacité crânienne (une encéphalisation qui peut aller de 500 cm3 chez les australopithèques à 1 000 cm3 chez Homo erectus et 1 700 cm3 chez Homo sapiens, NDLR), une bipédie et une réduction de la puissance masticatrice (mâchoires, dents et muscles) », indique Bruno Maureille, pa­léoan­thro­po­lo­gue (CNRS-université de Bordeaux) (1).

La bipédie, chez les chimpanzés aussi

Un paradigme accepté par tous les paléoanthropologues, y compris les spécialistes des fossiles très anciens, telle Brigitte Senut, découvreuse d’Orrorin tugenensis (vieux de 6 millions d’années) en 2000 au Kenya, ou Michel Brunet, dont un collaborateur tchadien exhuma Toumaï (Sahelanthropus tchadensis, – 7 millions d’années) en 2001 au Tchad.


Sauf que, depuis la découverte de l’enfant de Taung (Australopithecus africanus) en 1924 en Afrique du Sud, on sait que les « singes du Sud », les australopithèques, sont des primates capables à la fois de marcher et de grimper aux arbres, grâce notamment à la présence du pouce du pied opposable aux autres doigts. Les pré-humains sont donc aussi bipèdes.

Qui plus est, selon les éthologues, les chimpanzés actuels peuvent aussi pratiquer la bipédie, « sans aucune difficulté biomécanique, bien qu’elle se révèle plus coûteuse énergétiquement », observe José Braga, professeur de paléoanthropologie à l’université de Toulouse. La bipédie n’est donc pas propre à l’humain.

L’outil n’est pas le propre de l’homme

De même, en termes de sociabilité, de culture et d’usage d’outils, de récents travaux ont apporté des surprises. En 2015, Sonia Harmand et Hélène Roche (CNRS-Université Paris Ouest Nanterre) ont découvert, au Kenya, des outils de pierre taillée vieux de 3,3 millions d’années, c’est-à-dire fabriqués par un pré-humain, probablement un Kenyanthropus, une espèce qui n’appartient ni au genre australopithèque ni au genre Homo. « Une découverte montrant qu’un autre genre d’hominidé avait déjà toutes les capacités nécessaires à la fabrication d’outils », déclare alors Sonia Harmand. En d’autres termes, dans ce domaine aussi, l’outil n’est pas strictement le propre de l’homme.

Une aptitude renforcée par les études d’éthologistes comme Jane Goodall, Frans de Waal ou Sabrina Krief (Muséum d’histoire naturelle), qui ont montré que les grands singes pouvaient conceptualiser et même transformer des matériaux. Les chimpanzés peuvent notamment utiliser des bâtons introduits dans des termitières pour récolter des insectes ou utiliser des pierres comme marteau et enclume pour briser des noix.


Le langage complexe et articulé, une culture cumulative

En 1999 est paru dans la revue Nature un article intitulé « Cultures in chimpanzees » illustrant les différents comportements culturels de ce primate. « À la suite de ce travail, il a été proposé que le propre des cultures humaines soit d’être cumulatives, avec des technologies s’améliorant progressivement par des séries d’innovations et se transmettant à la descendance », explique Nicolas Teyssandier, préhistorien (CNRS-université de Toulouse).

En revanche, certains caractères sont le propre de l’homme. Le langage, complexe et articulé, grâce notamment aux organes de la phonation. « L’homme a la faculté de combiner des mots selon une grammaire permettant de constituer des phrases et de donner aux mots un sens plus élaboré que lorsqu’on se contente de les additionner », résume Nicolas Teyssandier dans Origines de l’humanité : les nouveaux scénarios.

Il en est de même pour son adaptabilité aux environnements extrêmes, des pôles aux déserts, qu’il est le seul à avoir conquis, en inventant diverses organisations sociales et techniques.


Le sens de l’éthique, du moral et du sacré

Enfin, on ne saurait parler de propre de l’homme sans mentionner son haut degré de conscience, notamment de l’éthique, du moral et du sacré dont nous parlerons plus loin. À tout le moins, le simple fait que Neandertal enterre ses morts, leur dresse des sépultures, traduit un symbolisme certain, qu’à notre connaissance aucun pré-humain et a fortiori aucun animal n’exprime. La toute récente découverte d’une « construction circulaire de stalagmites » datant de Neandertal (– 180 000 ans) dans la grotte de Bruniquel (Tarn-et-Garonne) abonde dans ce sens.

Reste, enfin, l’apport de la génétique. Certes, les généticiens ont mis en évidence une proximité génétique très forte avec les primates actuels : 98 % de notre génome (ADN des gènes) est identique à celui du chimpanzé. Apparemment, donc, notre génome ne serait pas l’apanage de l’homme. Mais en apparence seulement. En effet, ce n’est pas parce que « le grand livre des codes génétiques » est semblable à celui des chimpanzés que l’expression des gènes, tributaire de régulations génétiques et d’influences extérieures, est la même dans les deux espèces.

Denis Sergent pour le journal La Croix

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