::+:: Adrien Candiard "Être chrétien, c’est aimer le monde tel qu’il est"

Frère dominicain, Adrien Candiard vit au Caire (Égypte), où il mène des recherches sur l’islam au sein de l’Institut dominicain d’études orientales (Idéo). Face au diagnostic de dépression généralisée qui mine la France, il invite les chrétiens à se confronter au réel, pour renouer avec l’espérance.

Adrien Candiard est l'auteur de Comprendre l’islam/ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien et
Veilleur, où en est la nuit ? Petit traité de l’espérance à l’usage des contemporains.
© Guillaume Poli/Ciric

Pèlerin : Dans un petit livre publié récemment, vous faites le constat d’une époque en crise. Le monde va-t-il si mal ?

Adrien Candiard : Aujourd’hui, on ne croit plus que les générations suivantes vivront mieux que nous. Le progrès n’est plus perçu comme une force immanente qui donnerait sens à l’Histoire. Dans les années 1990, on pouvait encore croire que le sens de l’Histoire allait conduire à la démocratisation. La Chine, en se développant économiquement, allait se démocratiser, pensait-on.

En réalité, le développement spectaculaire de la Chine n’a pas apporté la démocratie. Pas plus que les printemps arabes, qui avaient, au départ, suscité l’enthousiasme.

L’évolution de l’Europe laisse entrevoir que la démocratie libérale n’est peut-être pas l’horizon définitif de l’humanité. On ne pense plus que la croissance économique va amener la prospérité partout.

En France, la conversation publique ne parle que de crise. Quant aux perspectives écologiques, elles sont perçues comme catastrophiques.

Je vis dans un pays, l’Égypte, qui gagne un million d’habitants tous les dix mois, avec des ressources en eau qui diminuent. Ajoutez à cela le terrorisme, qui frappe toutes les régions du monde… On a l’impression que l’on ne se dirige pas vers un mieux, mais vers des catastrophes. Il y a quand même parfois de quoi déprimer !


Dans ce contexte, vous parlez d’espérance. N’est-ce pas de la provocation ?

Mon espérance est une espérance chrétienne, je n’en ai pas d’autre.


Et pour les chrétiens, la crise est aussi grave, si ce n’est plus.

En Occident, le recul de l’Église est frappant : effondrement des vocations de prêtres, baisse de la pratique dominicale et du catéchisme des enfants… Les chiffres sont angoissants.

En confession, beaucoup de gens âgés me disent leur sentiment de culpabilité en voyant leurs enfants divorcer et leurs petits-enfants qui ne sont pas baptisés. « Qu’est-ce que j’ai raté ? » se demandent-ils. Ils ont l’impression de n’avoir pas su transmettre cet univers chrétien dans lequel ils ont grandi.

Les chrétiens n’occupent plus la position de prééminence qui a été la leur dans la société pendant des siècles. Ce qui pouvait donner du sens à la vie, ce qui expliquait le monde qui nous entoure, tout cela a disparu.

Il y a là une expérience crucifiante. C’est pour cela que l’on a besoin de retrouver l’espérance chrétienne, qui n’est pas l’espérance d’un triomphe.


Pour commencer à espérer, dites-vous, il faut se débarrasser des fausses illusions. Quels faux espoirs les chrétiens doivent-ils abandonner ?

Le premier des faux espoirs serait de penser qu’on va pouvoir rebâtir une société chrétienne comme avant, et que les bouleversements qui se sont produits en Europe depuis la Révolution sont réversibles. Cette illusion a été mortifère pour le catholicisme français pendant longtemps. On ne peut pas placer son espérance là-dedans, parce que ce n’est pas cela que le Christ nous a promis.
"Le péché contre l’espérance, c’est de ne pas regarder la réalité en face. Et la réalité, pour l’Église de France, est celle d’un affaiblissement profond, durable."

Je crois qu’il faut voir cette vérité en face, et que cela a plutôt un effet dynamisant. Cela libère.

Dans l’Évangile, quand Jésus annonce sa Passion, les disciples refusent de l’écouter. Jésus répond à Pierre : « Passe derrière moi, Satan », parce que Pierre ne veut pas voir le réel. « Le Christ ne peut pas mourir, pense-t-il. Puisque nous sommes du côté de Dieu, nous allons triompher. » En réalité, il n’y a pas de christianisme sans la croix. Et je pense que l’expérience que l’on fait aujourd’hui, c’est celle de la croix. Celle-ci peut soit nous faire partir en courant, soit nous rapprocher du Seigneur.


Les catholiques devraient donc renoncer à se battre pour leurs valeurs ?


Il faut se battre non seulement pour de bons combats, mais aussi pour de bonnes raisons. Il ne faut pas se battre pour des symboles, pour des crèches, pour que l’on inscrive un héritage judéo-chrétien dans les traités européens… Que la civilisation européenne soit marquée en profondeur par le christianisme, c’est une évidence. Personne ne le nie vraiment. Aujourd’hui, certains voudraient que ces « racines chrétiennes » soient inscrites dans les textes officiels. Je pense que ce n’est pas un combat pour les chrétiens, ni pour l’Église.

En revanche, je crois qu’il faut continuer à se battre par amour pour des vrais gens, pour des choses concrètes. Par exemple, je ne dis pas que le combat contre l’euthanasie est perdu d’avance. Je fais une distinction nette entre se battre pour l’héritage judéo-chrétien et se battre contre l’euthanasie.

On peut se battre contre l’euthanasie parce que vivre dans une société qui tue ses pauvres et ses vieux est insupportable. On peut aussi le faire pour de mauvaises raisons, en se disant : « Les chrétiens risquent de perdre du terrain. » Ce n’est pas tout à fait la même démarche. De même, au-delà des questions de fond, la mobilisation contre le mariage pour tous était aussi liée, à mon avis, à l’envie de ne pas reculer cette fois encore, de ne pas perdre cette bataille-là.


Mais la culture issue du christianisme ne vaut-elle pas d’être défendue ?


En tant que chrétiens, je ne crois pas que nous soyons appelés à être les gardiens de musée de la civilisation européenne.
"Nous sommes là pour annoncer le Christ mort et ressuscité, pas pour défendre une identité."

Il faut laisser les morts enterrer les morts, comme le dit le Christ.

Être chrétien, c’est regarder le monde comme il est, et l’aimer comme il est : créé par Dieu et marqué par le péché. Si le Christ nous apprend quelque chose, c’est aussi à regarder le bien et le mal en face. On peut le faire parce qu’on sait que ce monde est sauvé. Nous pouvons donc regarder le monde comme il est, y compris dans ce qu’il a de plus noir.

Espérer, c’est vivre en préférant l’éternel au reste, écrivez-vous…


Publié par :Agnès Chareton  et édité par :Cécile Picco sur Le Pèlerin.

Retrouvez l'intégralité de la rencontre avec Adrien Candiard dans Pèlerin n°6966 du 2 juin 2016.

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