::+:: En qualifiant la laïcité française d'«exagérée», il prend position dans un débat qui déchire actuellement la gauche.


En d’autres temps, on aurait parlé de crime d’ingérence et crié au scandale. Par deux fois, et à quelques semaines d’écart, le pape François s’est immiscé, depuis Rome, dans les empoignades franco-françaises sur la laïcité. En jugeant notre laïcité «incomplète», comme il l’a dit en mars devant des militants chrétiens sociaux. Puis en la qualifiant d’«exagérée», au cours d’une interview publiée le 17 mai dans le quotidien catholique La Croix.

Pour ce pape jésuite, la laïcité française est «fermée à la transcendance», trop inspirée par l’héritage intellectuel des «Lumières». En France, dit-il, «les religions sont considérées comme une sous-culture, et non une culture à part entière». Certes, ce pape est très populaire dans le monde et les milieux «laïques» sont prêts à lui pardonner beaucoup de choses. Mais dire que la laïcité «à la française» est «exagérée» suscite quand même, depuis deux jours, interrogations et agacements.

Première question: le pape de Rome est-il qualifié pour juger notre laïcité, critiquer le système français, si particulier, de séparation entre l’Etat et les religions? Comment peut-il donner à la France des leçons sur l’héritage de la Révolution et de Lumières que ses prédécesseurs n’ont cessé de discréditer, voire de combattre avec la dernière énergie? Rappelons que pour les papes, depuis deux siècles, la Révolution française, les Lumières et les lois laïques ont été inspirées par le diable. Elles auraient commis le crime insupportable de supplanter les devoirs envers Dieu par la vénération idolâtre de la liberté et des droits de l’homme.

Pendant tout le XIXe siècle, ils n’ont cessé de défendre leurs privilèges, de combattre les idées libérales, démocratiques, laïques venues de France, les lois de séparation de l’Eglise avec l’Etat. Il faudra attendre jusqu’au milieu des années 1960, lors du concile Vatican II, pour que l’Eglise catholique accepte enfin «l’autonomie des réalités terrestres», la distinction entre la sphère publique et la foi privée et qu’elle prenne son parti des règles du jeu laïque dont elle perçoit mieux aujourd’hui tous les avantages, en termes d’indépendance financière, de liberté d’action et de parole.

«Les Etats confessionnels finissent toujours mal»

Ce pape venu d’Argentine a tellement intégré cette nouvelle réalité qu’il va aujourd’hui jusqu’à énoncer, dans un journal catholique français, qu’«un Etat doit être laïque» et que «les Etats confessionnels finissent toujours mal, parce qu’ils vont contre l’histoire».

Quel renversement historique! Quelle manière de faire se retourner dans leur tombe les papes, les théologiens dévôts et leurs milices, qui ont passé leur temps à combattre des régimes soi-disant «athées», des sociétés sécularisées, qui ont défendu avec acharnement, contre toute hérésie, le monopole de la «vérité» catholique, qui ont protégé les régimes les plus réactionnaires de l’histoire même contemporaine, les Franco, Salazar, Pinochet, imposé aux Etats et aux sociétés leurs lois divines et dicté leurs principes à toutes les consciences.

C’est précisément parce qu’il entend assumer ce passé d’intolérance que le pape François s’autorise à critiquer aujourd’hui notre conception de la laïcité. A la trouver «exagérée». Parce que, souligne t-il:
«Chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix, il doit pouvoir le faire. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté, mais au sein de la culture.»

Une alliance objective avec les fondateurs français de la laïcité

On plonge ici dans le débat sur la laïcité qui fait rage au sein de la gauche, dans cette «bataille culturelle et identitaire» qui, selon Manuel Valls, se joue dans la France post-Charlie et post-attentats. Ce pape venu du bout du monde, personnalité mondiale et influente, a choisi son camp. Ce n’est pas le camp des «ultralaïques», des «identitaires républicains» comme on nomme ceux qui, à l’image du Premier ministre, n’entendent pas céder un pouce de terrain à l’influence croissante des religions. Ceux qui refusent les mères musulmanes voilées accompagnatrices de sorties scolaires. Ou ces élus qui, comme ce maire de Chalon-sur-Saône qui a lancé le mouvement, interdisent les menus alternatifs dans les cantines scolaires le jour où l’on sert le porc.

Cette conception exclusive de la laïcité, qui voudrait faire disparaitre tout signe religieux de l’espace public, confondu avec la régulation étatique, et le cantonner uniquement à la sphère privée est, comme dit le pape, «exagérée». Elle a pourtant le vent en poupe. De plus en plus de revendications visent à étendre le champ de la laïcité à l’espace semi-public (affaire de la crèche Baby-Loup), voire à l’espace privé. On veut réviser la détermination de l’aire légitime et légale de l’exigence laïque, élargir son périmètre juridique. Avant de se raviser, Manuel Valls a proposé de légiférer une nouvelle fois sur le foulard islamique pour l’interdire à l’université. Ou pour bannir les demandes de caractère religieux en augmentation au sein des entreprises privées.

Le pape récuse cette évolution et va plutôt dans l’autre sens, celui des «multiculturalistes» pour lesquels chaque homme et chaque femme devrait pouvoir extérioriser librement sa foi. Il soutient le camp de ceux qui, malgré les tensions religieuses et les montées extrémistes, veulent défendre le droit de toute religion et de toute culture, aussi différente soit-elle de la culture dominante, à une pleine autonomie dans le respect des lois et de l’ordre public.

Ainsi, on se retrouve aujourd’hui face à un extraordinaire paradoxe. Celui de voir ce jésuite argentin, héritier des papes qui, depuis Rome, n’ont cessé de combattre la loi française de séparation de 1905, rejoindre les «pères fondateurs» (Jaurès, Briand, Buisson) pour qui la laïcité ne devrait jamais dégénérer en rejet dogmatique de la religion. Ce sont eux, les premiers, qui ont posé comme principe absolu la liberté de religion, chacune s’organisant selon son droit propre. Qui ont gravé dans le marbre que «la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes» (article premier de la loi de séparation de 1905).

C’est Aristide Briand, rapporteur de ce texte, qui clamait à la Chambre des députés que «le nouveau régime des cultes ne saurait opprimer ou gêner dans ses formes multiples l’expression extérieure des sentiments religieux». Le même s’écriera qu’«il y a toujours deux moyens de faire échec à une réforme: soit voter contre; soit, par la voie des surenchères, la rendre inapplicable».

C’est précisément la surenchère laïque qui menace aujourd’hui et que, à sa manière, le pape vient de dénoncer. Cette surenchère qui, au Front national, dans certains courants de droite, dans les milieux catholiques intégristes, mais aussi dans certaines fractions de gauche, désigne l’islam comme l’ennemi numéro un et enferme l’identité française dans sa part d’origine et ses racines chrétiennes. Cette surenchère qui combat une prétendue «idéologie» multiculturaliste et multireligieuse pour laquelle un crucifix vaudrait un voile, une burqa, un niqab, une kippa ou un turban! Qui réduit toute forme de pratique religieuse à une expression communautariste et la laïcité à sa conception la plus intransigeante, qui n’est certainement pas celle que défendaient ses fondateurs. Bas les masques!

Article d'Henri Tincq pour le magazine Slate.

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